Quelques échos très personnels du WEEC 2017

“Culture – Environnement, weaving new connections”

Par Sylvie Kergreis

(photos : Alain Réthoré, Sylvie Kergreis)

La thématique de ce 9ème congrès du réseau mondial d’éducation à l’environnement était la Culture. Elle promouvait l’idée générale que Culture et Environnement sont liés et inter-génératifs. La question centrale, pour l’éducation relative à l’environnement, était la suivante : Comment participer à l’élaboration d’un véritable changement culturel, pour reconstruire et réinventer la relation de l’humanité à sa planète ?… Ce cadre de réflexion semblait bien correspondre à celui de l’Alliance pour l’éducation à la citoyenneté planétaire.

J’y ai présenté deux interventions au nom de l’AECP, pour décrire notre démarche collective de recherche et d’action, tout en rencontrant celles des autres participants:

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Le congrès a été une réussite en termes d’affluence : plus de 800 personnes de 58 pays, en provenance des cinq continents. Les participants en langue française étaient peu nombreux, compte tenu de l’éloignement. L’ensemble des interactions a principalement eu lieu en langue anglaise. De nombreuses thématiques ont été abordées parallèlement : “Agriculture and garden-based learning; Architecture and green design; Arts-based approaches in EE; Early childhood education (ECE); Environmental communication and Uncertainty; Ethics Lead Learning in EE; Global and cultural diversity; Indigenous EE; Nature as teacher /researcher; Perspectives, Challenges and Innovations in Research; Place-based education and Outdoor learning; Policy and EE; Social responsibility and Agency/Activism; Urban ecosystems; Additional novel formats; EE across the themes…” Plusieurs formats de présentations étaient possibles pour traiter ces thématiques : « Symposium/panels ; Paper sessions ; Novel format ; Interactive poster sessions ; Round tables ; Community outreach workshops ». Deux interventions générales ont ponctué chaque journée, en réunissant tous les membres du réseau. Des personnes de références (Jeannette Armstrong, Guujaaw, Wade Davis, Elisabeth May, Tara Cullis, David Suzuki) ont permis de multiplier les points de vue et les horizons : 1ères nations, universités, associations, monde politique et médiatique.
Un résumé de toutes les présentations sera disponible sur le site du WEEC.

Nous sommes Un : Namwayut / marche de la réconciliation

Dans ce congrès consacré à la question culturelle, la culture amérindienne a été mise à l’honneur, et c’est elle que j’ai choisie de privilégier dans ce compte rendu. Les communautés autochtones sont en première ligne, au Canada, pour faire respecter, à la fois, la diversité des modes de vie humains et la diversité des formes de vie naturelles. Leur apport spécifique offre un décalage intéressant à la pensée occidentale : il peut nous aider à renouveler nos propres questionnements.

Un afflux de populations venues du monde entier continue de transformer et d’étendre les zones urbaines, en Colombie britannique. La ville de Vancouver est le symbole de l’inter-culturalité. Moins de 50% de sa population possède l’anglais comme langue maternelle. Les populations chinoises (Taïwan, Hong-Kong, Chine) et sud-asiatiques (Indonésie, Inde, Pakistan etc.) ne vont pas tarder, chacune, à dépasser en nombre les descendants des premiers colons britanniques. Et les nombreuses églises issues du protestantisme et du catholicisme doivent désormais cohabiter avec le bouddhisme, l’islam, le judaïsme, etc., ainsi qu’avec l’athéisme et la pratique du yoga… Ce multiculturalisme se perçoit constamment dans la ville et crée un dynamisme joyeux et pacifique, qui fait rêver d’une humanité multicolore… Mais les laissés-pour-compte de la croissance économique et de l’intégration sociale se croisent également dans les rues et aux abords des églises ou des hôpitaux, dans des situations de dégradations personnelles ou de dénuement extrêmes. Des formes de racisme ou de ségrégation interculturelles se vivent quotidiennement. La Colombie Britannique, qui accueillait le congrès à Vancouver, est au cœur de la question interculturelle, aussi bien dans ses rapports à son environnement naturel que dans la mise en œuvre de sa citoyenneté. La protection et la gestion de l’environnement se trouvent en effet désormais intimement reliés à la question du partage des territoires entre plusieurs peuples et plusieurs cultures. Les vastes espaces canadiens, comme ceux des Amériques, de l’Australie ou de la Nouvelle Zélande, ont été colonisés par les européens et sont exploités par leurs descendants, le plus souvent au mépris des peuples autochtones présents. La province canadienne de l’Ouest s’est construite sur les milieux de vie de plus de 100 « 1ères Nations », qui revendiquent désormais la reconnaissance de leur existence et de leurs cultures propres, différentes les unes des autres… Un important travail de réconciliation a débuté au Canada. Au-delà des questions sociales et culturelles, qui sont fondamentales, les questions environnementales et territoriales alimentent également le mouvement, à cause du développement économique capitaliste actuel. De nombreuses associations de protection de la nature se sont rapprochées des amérindiens, pour mener des combats communs ou se soutenir mutuellement, dans l’objectif d’une vie meilleure et à plus long terme. Par ailleurs, la construction de la citoyenneté du futur passe par la reconnaissance de communautés culturelles profondément différentes les unes des autres, vivant au même endroit. Ils restent les premiers touchés, concernant la citoyenneté : ils ont du attendre les années 1980-2000 pour obtenir les mêmes droits que les autres, au Canada. Et en 2017, près de 50% de leurs populations n’ont toujours pas accès à une eau potable de bonne qualité.

Le congrès du WEEC a été ouvert par Elder Shane Pointe, représentant de la Nation Musqueam, présente depuis des milliers d’années (avec les Squamish et quelques autres) sur le territoire même de la ville de Vancouver. « Nous sommes UN », nous a-t-il dit en nous accueillant « chez lui… ». Puis, il nous a incités à Tisser des relations entre nous, et partout dans le monde, à devenir des Tisserands, pour relier les cœurs et les esprits et les élever… pour les enfants à venir… Il s’est également adressé au Lieutenant Gouverneur de la Colombie Britanique, l’Honorable Judith Guichon, représentante de la Reine du Royaume Uni…, et à son Altesse royale la Princesse Lalla Hasnaa du Maroc, représentante de la Fondation Mohamed VI pour la protection de l’environnement, qui ouvraient ce congrès après lui. Il leur a demandé d’agir pour les enfants du monde.

Le changement climatique et ses conséquences désastreuses étaient bien présents au cours de ce congrès, dans les interventions et les actions présentées, mais également dans les esprits de chacun… En effet, sur le continent américain, le cyclone Irma menaçait la Floride et faisait la Une des informations quotidiennes, tandis que des incendies incontrôlables ravageaient depuis la mi-juillet les forêts de la Colombie Britannique et de l’Alberta (au Canada), et certains parcs naturels de l’Etat de Washington (aux USA). A l’ouverture du congrès, un nuage de fumée et de pollution assombrissait le ciel de Vancouver et de toute la région, depuis plusieurs jours (sporadiquement depuis deux mois, selon plusieurs canadiens rencontrés), rappelant aux gens des villes et des îles de l’Ouest que nous ne sommes qu’UN… et qu’ils ne pouvaient pas oublier les incendies en cours, loin de chez eux… Le soleil était voilé et la lumière du jour paraissait grise et éteinte, alors même que le beau temps et la sécheresse se maintenaient depuis plusieurs mois.

Deux interventions amérindiennes remarquables
Bien que toutes les interventions aient été passionnantes, j’ai choisi de résumer les discours de Jeannette Armstrong et de Guujaaw, pour les décalages culturels fondamentaux qu’ils proposent. Je tiens à m’excuser par avance d’éventuelles erreurs ou omissions. Ce que je présente ici doit être considéré comme des échos, incomplets et déformés par rapport à la réalité de ce qui a été dit par les orateurs, en anglais, sans traduction… Les textes proposés ne reflètent pas exactement leur pensée, mais sans doute plutôt ce que j’ai compris, traduit, ressenti… ou imaginé parfois (mes initiales SK le rappellent quand j’hésite sur la traduction ou quand j’ajoute des réflexions qui me sont venues à l’esprit en cours d’écoute).

  • Dr. Jeannette Armstrong : Re-indigenizing the Planet : Land, Learning & Education (échos de son intervention au WEEC le samedi 9 septembre 2017)

Jeannette Armstrong, professeur à l’Université de Colombie Britannique, est une des premières femmes à avoir fait œuvre littéraire à partir de sa culture d’origine, celle de la Nation Syilx – Okanogan, vivant au Sud de la Colombie Britannique et au Nord des Etats de Washington et du Montana. Elle nous a fait partager sa recherche concernant l’éthique environnementale inscrite dans le langage du peuple Syilx, tout en nous informant de la variété des langues chez les Salish, l’ensemble des premières nations vivant dans la région de Vancouver (23 langues orales différentes).

Jeannette de loin à la tribune

« Pour nous, les mots sont des images », nous a-elle dit, en illustrant ses concepts avec des photos. « Ils fonctionnent comme des cercles unificateurs, englobant l’environnement et la société. D’ailleurs, la première responsabilité du chef de chaque communauté est de maintenir l’unité de la communauté avec son environnement local.
Le concept du lieu, pour les Syilx, ce sont des interactions continuelles qui s’agrandissent en cercle (image de biche dans des bois et prairies). Nous avons également un concept de cycles de changement inscrits dans les lieux, un système de croyances expliquant comment la vie continue de progresser tout en se transformant. Il existe un seul mot pour décrire des milliers de possibilités de transformation (image de feu de brousse).
Concernant les perspectives d’apprentissage et d’éducation, le terme renvoie à la responsabilité par rapport aux générations suivantes… Nous ne considérons pas seulement les enfants, mais les individus, en évolution constante. L’individu n’est pas dissociable de sa communauté et de son milieu de vie. Il n’y a pas de mot spécifique concernant l’éducation des enfants, c’est le même mot que pour the life course of the land, « l’évolution vitale du lieu » (??…SK)… Nous ne regardons pas seulement un arbre, un papillon, une personne, mais quelque chose d’évolutif, dans un cercle et un cycle plus grands, pour toujours continuer la vie… Pour l’enfant, c’est la même chose : nous le voyons en mouvement, en changement et en interaction… Il y a cette notion qu’il existe des changements importants dans chaque lieu en fonction des saisons (été, automne, hiver, printemps) et qu’il y a des savoirs correspondants, différents les uns des autres, à acquérir un à un, en situation… Chaque lieu (et chaque individu ?… SK) possède des réalités différentes et en même temps interconnectées dans le temps et dans l’espace. Chaque chose (et chaque être ?…SK) opère à des pas de temps et d’espace différents, pour toujours continuer la vie…
Le concept d’indigène… Que fait l’éducation avec ce concept ? Les plantes peuvent devenir indigènes et s’adapter à une place… Chaque système fait émerger ses propres formes de vie, de valeur, de comportement, de culture… Nous sommes instruits par le système, il faut s’en rendre compte !!!… Dès lors, la question qui se pose est celle-ci : « Comment créer les forces de transformation, ensemble, pour construire un nouveau système de vie ? »
L’enseignement Syilx concerne la communauté, dans sa relation à la nature. Chaque communauté fait attention à chaque personne qui la compose, et on peut penser la relation à la nature de la même manière. Il faut faire prendre conscience aux gens de l’endroit où ils vivent, des formes de vie qui y sont présentes. Il faut éduquer aux relations, à l’endroit où les gens vivent, pour que le local soutienne l’évolution du global…
Le concept de land literacy, « d’alphabétisation au territoire » (??… SK) correspond à l’idée qu’il faut apprendre à utiliser les terres, qu’il faut recomposer les relations à l’espace vital. Il faut se demander, dans l’utilisation de chaque forme de vie de chaque lieu de vie : « ce sacrifice, pourquoi le fait-on ? »… (Exemple fourni par un autre témoignage autochtone, à Meares Island : « La personne qui veut construire un canoë, à partir d’un cèdre de 400 à 800 ans, le choisit soigneusement, en restant près de lui plusieurs jours, en interrogeant l’ensemble du lieu et son propre objectif… il choisit un arbre prêt à tomber, ou un arbre qui n’héberge pas de nid d’aigle, etc… SK)
Dans la culture Syilx, les ceremony of place sont importantes. La « mise en scène et la glorification du rapport au lieu et de ce qu’on y fait » (??…SK) permettent de rendre visible des actes et des savoirs importants pour la vie de la communauté et du lieu. (photo : la réintroduction du saumon dans la rivière de l’Okanogan, avec les enfants de toutes les écoles, salish ou non, l’action collective des différentes municipalités locales, etc…).
Dans notre culture, nous avons aussi quatre food ceremony, pour maintenir les profondes relations avec nos lieux de vie et entre nous. Ces « cérémonies alimentaires » (??…SK) ont été détruites par la colonisation, oubliées. Les enfants ne les connaissent pas, si nous ne les faisons pas… En tant qu’indigènes, nous avons des connaissances spécifiques et c’est notre responsabilité de les partager. Cela a trait au pouvoir du savoir et au pouvoir du mode de faire…
Pour transformer les valeurs, par contre, ce sont les histoires racontées qui ont de l’importance. (photo d’ours)
Il faut créer des community of place, « refonder des communautés humaines inscrites dans des lieux » (??…SK). Le land appartient à la personne, il est en elle… et non l’inverse, elle dans le lieu… Tout le monde fait partie du territoire de vie, mais le land est en chacun, il ne peut jamais être pris…. Cela est difficile à faire comprendre… (Ces phrases me font ressentir l’incompréhension interculturelle vécue… et la douleur profonde des amérindiens déplacés au cours de la colonisation. J’ai vu de nombreux sites de villages amérindiens détruits ou abandonnés, dans les iles et les forêts, au cours de mon voyage touristique précédant le congrès. SK)
Jeannette Armstrong s’interroge également sur l’importance du « family-based learning » (je ne pense pas que la traduction soit uniquement « l’apprentissage effectué au sein de la famille », mais plutôt « l’apprentissage du sens de la famille », entendue comme « la communauté humaine reproductrice de vie et protectrice des individus »… SK). Jeannette Armstrong nous dit : « Il me semble désormais nécessaire d’apprendre aux jeunes ce que c’est qu’une famille. Il y a quelque chose à rechercher à ce sujet. Cette notion a été déconstruite par le système sociétal actuel. Il s’agit de prendre conscience de la communauté transgénérationnelle, des grands parents, oncles, tantes, etc… c’est-à-dire de tout autre chose que la famille nucléaire telle qu’on nous la présente maintenant… »
En conclusion, Jeannette Armstrong considère que « les savoirs indigènes sont nombreux, et dans tous les domaines de la vie ». Elle cite encore l’exemple de la restauration écologique. Dans ce domaine, ils peuvent être tout aussi efficaces que ceux des ingénieurs que l’on s’efforce de former actuellement… Elle insiste « C’est notre responsabilité de les faire vivre, de les transmettre et de les partager, tout en acceptant les évolutions de la vie ».
Une photo de la salamandre tigrée des Syilx conclut son intervention. Cet animal mythique, capable de passer de la terre à l’eau et inversement, symbole de la transformation et de la régénération, lui est apparu au bon moment, dans une cérémonie familiale particulière (un enfant s’exclamant « oh, regardez ce que j’ai trouvé… »). Pour elle, il semble nous indiquer le chemin, au milieu des transformations environnementales et sociétales compliquées. « Think about the relatives waiting in your special place », voila le message de la salamandre, tel que l’a reçu Jeannette Armstrong, et tel qu’elle nous le transmet… « Regardez autour de vous… Pensez à ceux avec qui vous êtes en relation (humains et non humains), attendant votre attention, dans le lieu spécifique où vous vous trouvez… » (?? SK).
A l’estrade du congrès, flûte maori et tambourin offrent un hommage à la conférencière, en la reliant à tous les autres peuples autochtones de la planète… Ils accompagnent la fin de cet échange passionnant, qui ouvre véritablement le WEEC 2017 à la respiration du monde, en ce premier jour de rencontre.
Une interview très intéressante de Jeannette Armstrong est accessible en anglais sur le site www.nativeperspectives.net

  • Guujaaw (échos de son intervention au WEEC, dimanche 10 septembre 2017, échos très partiels pour cause de mauvaise compréhension orale de son anglais, non traduit pour les membres du congrès non anglophones)

Guujaaw est un membre des Gakyaals Kiigawaay (Skedans Raven Clan) au sein de la Nation Haïda, présente depuis des milliers d’années dans l’archipel des Iles de la Reine Charlotte (Iles Haïda Gwaii), au Nord-Ouest de la Colombie Britannique. Il est à la fois un chanteur, un sculpteur, un constructeur de canoë, un charpentier, un « medecine-man » (qui tient ses savoirs ancestraux de sa grand-mère elle-même guérisseuse) et aussi un chasseur et un pêcheur (initié par son oncle). Il est également un activiste politique, qui a défendu les intérêts de son peuple face aux compagnies forestières qui voulaient exploiter les forêts de l’ile. Il a mené un combat collectif victorieux, de 1975 à 1993, pour protéger sa communauté, particulièrement éprouvée par la colonisation, et une partie de son environnement.
Après s’être présenté à travers ses lignées matrilinéaires et patrilinéaires, il nous dit : « L’unique différence entre les êtres humains n’est pas la couleur de leur peau, mais la manière dont ils vivent ».
Pêcher, chasser… ou aller à l’école anglaise ??? Il invoque la difficulté des enfants autochtones à l’école, entre les histoires racontées par les anciens et les questions des autres enfants (pourquoi n’avez-vous pas de religion ?, etc.). Dans cette éducation anglaise subie, « on part d’une vision large pour aller vers une vision de plus en plus petite »…
Il nous parle de la difficulté première, celle d’assumer sa propre identité culturelle, par exemple quand on choisit de porter son nom alors qu’il ne correspond pas aux normes de la société dans laquelle on vit…
Sa vision semble plus noire, moins apaisée que celle de Jeannette Armstrong. Il nous parle de son peuple en train de mourir, réduit à 600 personnes dans les années 1960. Désormais, il est constitué d’environ 2000 personnes, deux villages sur les côtes de l’Ile. Il a une forme d’espoir mais il n’est pas dupe des accords de protection obtenus. Car ceux-ci sont très partiels, et peuvent toujours être remis en cause. « Allons nous devoir remercier pour être reconnus ? »… Son combat pour la reconnaissance du droit des peuples autochtones à se déterminer eux-mêmes n’est pas terminé. L’enjeu central reste l’utilisation des territoires, y compris ceux des réserves indiennes, face à l’avidité sans fin des colonisateurs…
« Être dans les parcs nationaux pour protéger l’environnement, voila l’agrément trouvé avec le gouvernement fédéral… Le droit de pêcher, de chasser, de couper des arbres quand on veut ?… Non !… Nos droits ancestraux ?… Non !… Peut-être s’agit-il seulement de nettoyer les aires de pique-nique ? !!!… ».
Il nous parle de son oncle, qui n’a jamais vraiment eu besoin d’argent pour survivre dans son environnement et dans sa communauté…, des jeunes, branchés sur leurs téléphones portables, dont il ne sait que penser…, de sa fille qui continue ses études à l’université, mais qui ne connaît aucun savoir utile, quand elle revient dans son milieu d’origine…
Il semble fatigué de tenir toujours le même discours (voire même peut-être de servir de caution à une société si bien installée et si sûre d’elle-même… c’est une impression diffuse qui m’est personnelle… SK). Comment continuer à promouvoir les droits des 1ères Nations ? Ce n’est pas seulement un problème de territoire, c’est d’abord et avant tout une question interculturelle. « Si vous pouviez connaître la langue Haïda, vous comprendriez mieux mon peuple et il serait mieux soutenu… »
Finalement, il propose de répondre à des questions.
Question : Comment apprendre à partager ce beau pays ? Mes ancêtres sont venus d’Europe pour s’installer ici… Que dire aux enfants concernant les peuples indigènes ?
Réponse : Il faut parler en premier lieu de l’appropriation des territoires par les entreprises, et de la nécessité de protéger le land, « notre lieu de vie commun (??…SK) ». Il faut se lever et combattre ce phénomène, quand vous le jugez utile… Ce n’est pas un combat pour les indigènes, c’est un combat pour le monde entier ! Si tout le monde se retrouve dans le même système qui blesse la planète, comment ferons-nous ??? Cela ne sert à rien de rendre leurs droits aux indigènes si le reste du monde n’évolue pas !!! Il faut aider les gens à savoir ce qu’ils veulent pour l’avenir.
Question : Comment vivre ensemble, entre toutes ces communautés qui n’ont pas la même culture ?
Réponse : Nous sommes tous des êtres humains et nous avons tous la responsabilité de garder vivante notre terre et de s’inquiéter de chacun d’entre nous…
Les deux questions posées me semblent bien résumer les questions essentielles de la Colombie Britannique actuellement. Car de nombreux ancêtres des personnes anglophones ou francophones canadiennes ont souffert de la faim en Europe, puis de conditions de vie particulièrement difficiles, dans les débuts de la colonisation de l’immense territoire. Ces personnes, « indigènes plus récents… » dont les familles sont implantées depuis plusieurs générations au Canada, ont besoin de valoriser leurs ancêtres et leur propre culture, même si elle est (ou a été) dominante… Elles s’interrogent sur l’évolution actuelle, qui promeut désormais les droits des 1ères Nations, alors que des pans entiers d’individus s’appauvrissent ou ne peuvent pas suivre le « progrès »… tandis que des communautés asiatiques, qui semblent particulièrement dynamiques, s’accroissent visiblement dans les villes, en apportant elles aussi leurs propres décalages culturels… Les réponses de Guujaaw me semblent particulièrement sages et apaisantes, totalement en phase avec les préoccupations du WEEC et de l’AECP.

Autres échos amérindiens
Au cours de mon voyage touristique et du congrès qui l’a suivi, d’autres rencontres ont contribué à développer mes questionnements interculturels et environnementaux.
La diversité des groupes humains qui se sont installés depuis des millénaires au Canada (selon les appellations et les origines : autochtones, indigènes, 1ères nations, amérindiens, inuits, etc.) rend difficile une lecture simple de leur histoire et de leurs relations entre eux, puis avec les autres peuples (européens, hawaïens, africains, asiatiques, etc.) qui continuent de s’installer dans la région, depuis les années 1600 / 1800 / 2000… La Colombie Britannique semble un laboratoire de l’humanité en mouvement, mais également un exemple des ambiguïtés de la mémoire collective, tant il semble douloureux de reconnaître la violence destructrice du colonialisme et du libéralisme économique triomphant, basés sur l’appropriation privée des territoires. La protection de l’environnement et la reconnaissance des cultures autochtones semblent en bonne voie, au Canada, mais il est difficile d’imaginer l’avenir, au milieu des forces contradictoires à l’œuvre dans ces immenses espaces maritimes, montagneux et forestiers.

Les communautés autochtones cherchent chacune à reconstituer leur histoire, à panser leurs plaies et à transmettre leur culture vivante, à la fois à leurs jeunes générations et aux personnes environnantes. Le tourisme et les loisirs de nature sont une porte ouverte pour entrer en communication.
La visite du petit musée de la communauté de Cape Mudge, de la Nation Kwakwaka’wakw sur l’Ile Quadra, m’a permis de mieux comprendre l’importance, pour une communauté culturelle locale, de reconstituer son propre noyau identitaire essentiel, en rapatriant lentement des objets emblématiques qui lui ont été achetés ou volés au cours de la colonisation (puis disséminés dans de grands musées ou des collections privées). Cette réappropriation collective va de paire avec le récit de l’évolution historique de la communauté et de son inclusion progressive réussie dans la vie socio-économique locale. Ainsi, il me semble qu’un travail s’effectue, pour trier entre l’essentiel et le superflu, entre les références culturelles et identitaires nécessaires, et celles qui coupent des autres peuples sans possibilité d’avenir. Peut-être que chaque communauté culturelle doit faire ce tri, gérer cette difficile fluctuation entre passé, présent et avenir, pour pouvoir entrer en discussion avec les autres cultures et participer à la réévaluation collective des données immédiates, pour construire de nouvelles orientations.

Mais toutes les communautés autochtones et tous les individus n’ont pas eu la chance de bénéficier de chefs clairvoyants et/ou de voisins tolérants, ou même de « réserves indiennes » octroyées dans des territoires non éloignés de leurs lieux d’origine… Dans bien des cas, la déstructuration communautaire et culturelle provoquée par la colonisation a été complète, et les individus chassés de leurs lieux de vie historiques n’ont pas pu résister à la double violence du déracinement et de l’oppression sociale et culturelle. Le Canada fait actuellement acte de contrition, concernant des pensionnats religieux où des milliers d’enfants autochtones de 6 à 16 ans ont été enfermés de force et maltraités, jusqu’au milieu du XXème siècle, pour devenir de bons petits canadiens. Il s’agissait de les convaincre d’abandonner leur statut d’ « indiens inscrits », vivant dans des réserves, et de s’émanciper en devenant citoyens canadiens, en oubliant leurs racines… Cette pression mentale et ce dilemme douloureux ont perduré sous d’autres formes jusque dans les années 1970. Comme nous l’a raconté un jeune homme de la Nation Nuu-Chah-Nulth de la Côte Pacifique de l’Ile de Vancouver, dont la grand-mère a subi cette violence, il faut plusieurs générations pour panser de telles plaies. Ces enfants meurtris, qui ont perdu dans la douleur toute référence culturelle, familiale et affective, ont souvent sombrés dans l’alcool ou la dépression une fois adultes, et n’ont pas pu aimer et élever leurs propres enfants comme ils l’auraient voulu, créant de nouveaux traumatismes profonds et incompréhensibles individuellement… A travers cet exemple particulier, on mesure le travail de reconstruction nécessaire, pour ces communautés culturelles en lambeaux. Il a fallu souvent des combats collectifs exemplaires pour redonner de la force et de l’estime de soi aux individus issus de ces communautés. Un travail plus apaisé semble désormais possible, pour les nouvelles générations, parce que les écoles canadiennes acceptent que les jeunes autochtones passent du temps avec leurs ainés, pour qu’ils leur transmettent leur culture orale et pratique. Ces cursus de formation entrent en ligne de compte, comme d’autres types de cursus, dans les parcours éducatifs officiels, ce qui les valorise vraiment. Mais il n’est pas certain qu’ils suffiront à sauvegarder les dizaines de langues locales menacées de disparition…

Dans la forêt de Meares Island

Notre rencontre avec ce jeune amérindien, dans le cadre d’une activité touristique, semble une première esquisse des rencontres interculturelles possibles. Nous avons appris à pagayer collectivement dans un authentique canoë creusé dans un cèdre de plus de 400 ans, tout en écoutant des récits décrivant la vie traditionnelle maritime locale des chasseurs de baleines (dans ces mêmes canoës). Nous avons découvert (effleuré) la manière amérindienne de considérer les plantes et les arbres, dans la réserve naturelle de Meares Island, créée grâce au combat mené par le constructeur des canots, Joe Martin, et l’ensemble de sa communauté, aidée par les défenseurs de la nature. Mais ces quelques moments de rencontre peuvent sembler une goutte d’eau, face à la puissance des forces économiques et sociales locales à l’œuvre.  La petite agence touristique amérindienne parait bien fragile, au milieu du port occupé par les coûteux bateaux à moteur, tandis que de nombreuses autres agences de tourisme organisent les mêmes tours en canoës individuels modernes, pour profiter de la réserve naturelle si difficilement arrachée aux compagnies forestières…

Comment retisser des liens ?
Le congrès du WEEC avait sollicité des associations et des communautés locales pour organiser la journée du lundi 11 septembre 2017, dans l’objectif d’accueillir les congressistes sur le terrain, en montrant des actions éducatives spécifiques. A cette occasion, le Workshop « Social responsability and agency/activism », organisé par Greenpeace et l’association Sustaining all life (SAL) m’a permis de vivre d’autres rencontres interculturelles intéressantes, mêlant des aspects individuels, sociaux et environnementaux. Cette session de travail particulière était hébergée par l’Unitarian Church of Vancouver, dans l’endroit même où l’association Greenpeace naissante avait été accueillie, au début des années 1970.

Bill Darnell, un des membres fondateurs de Greenpeace, nous a raconté les débuts de l’association, tels qu’il les a vécus. En 1971, des canadiens militants se sont organisés pour défendre les populations locales de l’Alaska, quand les USA ont décidé de transposer leurs essais nucléaires dans leurs îles. Huit jeunes hommes ont choisi de se rendre en bateau sur le lieu des essais nucléaires, pour rendre plus concrets aux yeux du monde les dangers pour la santé humaine. Mais le récit de Bill Darnell, revenant sur des faits connus, n’était pas uniquement historique. Il se voulait une sorte de méditation personnelle sur les émotions individuelles ressenties au cours d’une action militante. Ainsi, les photos présentées et le déroulement des faits ont été entrecoupés de quelques phrases mémorisables, qui peuvent parler à tous les membres d’associations menant des combats environnementaux ou sociaux.
« WORK TOGETHER, NOT ALONE » : « Ne restez pas seuls, travaillez collectivement, regroupez vous, soutenez vous mutuellement… car la solitude individuelle ne peut rien face aux difficultés rencontrées ».
« YOU WILL BE SCARED » : « En tant qu’être humain, individuellement, vous affronterez des moments où vous aurez peur (des forces de la nature comme de la violence des autres humains…). C’est obligatoire, c’est normal… Il faut apprendre à traverser sa peur, à vivre avec ».
« YOU WILL MAKE MISTAKE » : « Vous allez faire des erreurs, cela aussi, c’est certain, c’est humain… La question, c’est ce que vous ferez après : continuer, rectifier, assumer les conséquences, etc. Il ne faut pas se laisser décourager ou arrêter par les erreurs commises, dès lors qu’on les reconnait ».
« LISTEN, CONNECT » : « Ecoutez les autres, restez connectés, ne vous enfermez pas dans votre bulle d’activistes, dans le cours de l’action… Les autres vont vous soutenir, vous conseiller, vous aider, vous orienter… (ou tout au moins certains d’entre eux, que vous n’attendiez peut-être pas…) ».
« HAVE FUN, CELEBRATE » : « Il faut profiter des moments de joie collective, et s’en souvenir, les emmagasiner en soi, car ils donnent de la force pour les moments difficiles… Car nos combats environnementaux ou sociaux sont de longs processus, parfois décourageants ».
Une participante a rappelé à Bill Darnell qu’il avait oublié une autre phrase clef, dont il avait parlé dans une autre conférence. Elle me semble importante et je me permets de la restituer, car elle fait partie de l’histoire qu’il a racontée.
« YOU WILL THINK YOU HAVE FAILED » : « Vous allez penser que vous n’avez pas réussi… Mais ne vous découragez pas, votre action aura des conséquences, parfois ailleurs ou à plus long terme… Alors que votre action ne vous mène pas à la victoire, elle a provoqué d’autres actions, elle a convaincu d’autres personnes… elle a réussi sur un autre plan, inattendu… Le combat est long, et sera toujours semé d’embûches ».

Plaque commémorative des enfants contre la bombe atomique

Cette rencontre avec Bill Darnell, basée sur les émotions partagées au cours de l’action, a été une introduction au travail de l’association Sustaining All Life, qui a animé l’après-midi grâce à la présence de plusieurs de ses membres, américains et canadiens. Cette association, basée à Seattle, se présente comme œuvrant pour un monde libéré de l’oppression sociale et de l’injustice environnementale. Son travail est essentiellement axé sur une méthode de soutien mutuel, méthode d’animation de groupe mise au point dans les années 1950 par le père du référent actuel de Sustaining All Life (SAL).
La méthode de soutien mutuel, appelée ré-evaluation co-counseling (cf : rc.com), a été développée à travers des groupes de pratique, pendant une soixantaine d’années, en diffusant dans le monde entier. Le partage des émotions par l’écoute neutre mutuelle, dans des petits groupes tournants de deux ou trois personnes, inclus dans des groupes locaux, permet de créer des mouvements collectifs de soutien, qui se veulent efficaces pour affronter individuellement des situations sociales ou environnementales difficiles. L’idée générale est d’aider les individus meurtris par les situations d’oppressions et d’injustices (dues au racisme, au sexisme, à l’homophobie, à la pauvreté, au mépris social ou culturel, etc.) à se reconstruire, à reprendre en main leur vie et à résister…, grâce à la rencontre d’une compréhension humaine profonde de leurs blessures, apportée par l’écoute d’autrui. L’association souhaitent également soutenir les militants des associations pro-environnementales ou pro-sociales, qui peuvent se trouver dans des périodes de découragement ou de profond malaise personnel, face aux injustices ou aux situations dramatiques qu’ils veulent abolir. La méthode d’écoute mutuelle se veut une forme de soutien permanent pour conserver une bonne énergie pour les actions collectives. Elle vise également à la constitution de nouvelles communautés humaines, en retissant des liens entre dominants et dominés, en dehors des partitions sociales habituelles (églises, ethnies, syndicats, partis politiques, etc).
L’association Sustaining all Life a été créée récemment, dans une perspective à la fois environnementale et sociale. Elle a choisi de s’intéresser à la question du changement climatique en prenant en compte les situations sociales les plus urgentes, dans les pays qui vont subir de plein fouet les conséquences désastreuses des sécheresses, des ouragans ou de la montée des eaux de la mer. L’association fait une analyse critique de la crise environnementale en la mettant en lien avec celle du capitalisme mondial. Elle était présente à la COP 21, à Paris, ainsi qu’à la COP 22 à Marrakech, et elle sera présente à Bonn, à la COP 23, en novembre. Sa vision fraternelle mondialiste cherche à créer un mouvement profondément humaniste, qui combat toutes les formes d’oppression et tente d’en atténuer les dégâts au sein de chaque personne. Elle prône la rencontre des cultures et la réconciliation sociale par l’écoute mutuelle, par la reconnaissance des émotions douloureuses vécues aussi bien par les opprimés que par les oppresseurs… Son objectif est de créer des groupes avec la plus grande diversité culturelle et sociale possible, pour retisser des liens entre les individus et entre les communautés, à travers une écoute profonde, interindividuelle, systématisée et contrôlée dans le temps (encapsulée dans les petits groupes d’écoute, qui ne divulguent et ne réactivent jamais les émotions douloureuses échangées).
L’expérience que j’ai vécue à Vancouver au cours de cet après-midi de rencontre m’a permis de ressentir des liens humains profonds, instantanément établis avec des personnes d’origines sociales et culturelles très différentes : une femme qui se définit elle-même comme « urban indian » pauvre, de la nation Squamish (dont une communauté a été chassée en 1935 du fameux Parc Stanley de la ville de Vancouver) ; un jeune étudiant chinois de la classe moyenne, victime de violences racistes dans son enfance à Trinidad, qui nous a raconté le racisme antichinois subtil persistant à Vancouver ; une femme « noire américaine » de l’Etat de Washington, elle aussi soumise au racisme et à la ségrégation sociale quotidienne ; des canadiens et canadiennes d’origine anglaise, de divers milieux sociaux, chacun avec leurs propres problématiques intimes. La revendication par chaque personne, dans sa présentation individuelle, de l’ensemble des qualificatifs culturels, économiques, sociaux et familiaux qui constituent une identité humaine m’a semblé extrêmement intéressante, par la mise à plat des fonctionnements sociétaux qu’elle permet. Ce positionnement personnel et social, à l’opposé du positionnement psychologique individuel actuel, favorisé par la société libérale, est rendu possible et acceptable par le travail collectif de compréhension inter-émotionnel effectué. Face à l’ensemble des partitions sociales réelles ou potentielles, l’écoute mutuelle panse les plaies d’une manière bien plus juste et plus honnête que le « déni délicat » habituel, qui prévaut dans la plupart des associations ou des groupes, en France tout au moins (on fait « comme si » toutes les personnes présentes étaient égales, pour ne discriminer personne). En ce sens, la question de l’interculturalité devient également celle de l’intersectionnalité : la prise en compte de tous les types de dominations sociales subies ou vécues par un même individu (genre, couleur de peau, classe sociale, origines culturelles, éducation, etc.) oblige à intégrer toutes les formes de partition sociale dans la réflexion organisée pour les actions collectives. Ce positionnement ne consiste pas à se complaire dans la victimisation ou dans la plainte, ou dans une subtile position de domination culturelle et sociale pensée comme naturelle (parfois inconsciemment)… Au contraire, il vise à se libérer de ces deux types de positions (dominée ou dominante) par une écoute régulière qui tient compte du vécu profond de chaque personne. Sustaining all life ne se présente pas comme une association militante ou politique, mais seulement comme une association de soutien individuel mutuel travaillant sur les méfaits des situations sociales ou environnementales oppressives et injustes. Sa dissociation d’avec tous les mouvements sociaux ou environnementaux peut aider en quelque sorte à différencier les niveaux psychologiques individuels (sur lesquels elle travaille) des niveaux sociaux et sociétaux des actions collectives, dont elle reconnaît l’importance tout en laissant un libre choix d’engagement à ses membres… Elle semble ainsi œuvrer pour une forme d’humanité profonde, qui m’a beaucoup touchée.
Ce positionnement offre, à mon sens, une antidote à la confusion parfois observée dans les discours libéraux actuels, concernant les niveaux d’analyse individuels, environnementaux et sociaux. Personnellement, pour des raisons scientifiques et idéologiques (cf ma propre intervention au congrès), il me semble utile de continuer à dissocier les questions de la protection de la nature des questions de citoyenneté et de transformation sociale, tout autant que des questions de psychologie individuelle ou de religion… Dans la pensée complexe, la centration sur « l’unicité naturelle du monde » (perspective utile à la pensée, comme on l’a vu avec les amérindiens) conduit parfois à des confusions problématiques, ou à des glissements tout à fait étonnants, où les aspects environnementaux disparaissent au profit de considérations purement psychologiques et individuelles… Certaines associations environnementales ou d’éducation à l’environnement transforment ainsi subrepticement leurs objectifs initiaux, parfois sans s’en rendre en compte… Un même type de confusion existe également dans l’éducation des adultes, quand les nécessités de la formation continue se transforment en injonctions de « développement personnel », sans tenir compte des conditions sociales objectives vécues par chacun… L’association Sustaining all life semble se situer sur un autre registre, en décrivant les processus sociaux et environnementaux qui affectent les individus. Mais elle n’est peut-être pas plus protégée des risques de « dérive sectaire » que d’autres mouvements sociaux ou environnementaux qui frôlent les limites. Dès lors que l’on fait appel aux émotions d’autrui, les risques de manipulation des consciences augmentent. Ce point crucial justifie une vigilance constante : l’animation des groupes locaux doit en tenir compte. Une connaissance plus approfondie des pratiques et des discours de cette association serait nécessaire pour approfondir l’analyse.

Le groupe en train de discuter

Que retenir de la session finale du congrès ?

Mario Salomone concluant le congrès

Tout d’abord, un grand merci à Mario Salomone, Secrétaire Général Permanent du Réseau Mondial d’Education relative à l’Environnement, sans lequel ce congrès (comme les autres) n’aurait pas été possible… David Zandvliet, professeur à l’Institut de l’Education Environnementale de Colombie Britannique, qui accueillait et organisait le congrès à Vancouver, l’a qualifié de « Super Mario »…

 

Et pour finir, je veux partager encore quelques échos de témoignages amérindiens qui restent dans mon esprit.

  • Une jeune fille de la communauté Klaham (de l’Ile de Vancouver ?… SK), militante de la protection de l’environnement et des droits des peuples indigènes, a participé au panel final du congrès, avec d’autres jeunes de différents horizons. Pour elle, comme pour eux, il faut donner de l’espoir aux jeunes et écouter ce qu’ils ont à dire. Il faut lutter contre leur sentiment que « leur voix ne compte pas », surtout pour les jeunes indigènes (comme pour tous les jeunes des groupes minoritaires, dans les sociétés qui nous concernent… SK). Il faut encourager chaque enfant, chaque individu à reconnaître sa propre identité culturelle et sociale, et à s’en saisir pour que la voix de chaque personne, de chaque groupe humain, puisse réellement compter…
    Cette jeune activiste amérindienne a choisi très tôt de construire son identité personnelle en référence aux 1éres Nations, tout en développant une réflexion mondialiste. Elle dit qu’elle a pu le faire car elle a été encouragée par les sages de son peuple dans cette direction. Elle a eu la chance de bénéficier du système de « l’école à la maison », ou de programmes alternatifs de formation, ainsi que de méthodologies autochtones, qui transmettent l’histoire orale et les traditions. « Je veux témoigner de cela », a-t-elle dit. « C’est une dynamique d’éducative collective qui m’a menée sur ce chemin, pour arriver à reconnaître que ce que j’ai à dire est important ».
    Elle nous parle ensuite d’un choc personnel, vécu localement. Elle a été horrifiée par la destruction de son milieu et des sites sacrés de son peuple par une industrie de Colombie Britannique. Elle nous dit que le passage de pipeline et de gazoduc est un véritable traumatisme, vécu par des centaines de personnes… Pour elle, il est important de continuer à combattre l’appropriation des lieux sans consentement local.
    De son point de vue, les 1ères Nations ont un gros potentiel de connaissances et de savoirs de tous ordres, mais il faut une certaine forme d’éducation pour qu’elles puissent le diffuser. Et c’est essentiel d’encourager chacun à reconnaître sa propre identité, ses propres potentialités et celles de sa communauté d’origine…
  • Enfin, je voudrais terminer avec une phrase que nous a transmise Richard Kool, de la Royale Road University, qui animait la session finale du congrès. Une femme indigène de l’Ile de Vancouver l’a interpelé, un jour, d’une manière qui continue à le faire réfléchir :
    « Quand est-ce que vous autres, les hommes blancs, vous allez enfin vous mettre à vivre dans un lieu comme si vous y restiez indéfiniment ?… »
    Cette question s’adresse à moi et à nous tous, dans la salle du congrès, nous qui avons parcouru des milliers de kilomètres pour participer momentanément à cette rencontre du WEEC à Vancouver… Nous faisons partie (pour la plupart) des peuples voyageurs et anciennement colonisateurs, anglais, français, espagnols et autres… Nous aimons notre thé ou notre café du matin, même s’ils viennent de l’autre coté de la planète et s’ils utilisent des terres aptes aux cultures vivrières… Et nous tenons à notre mobilité (économique, touristique, écologique ou citoyenne…) comme à notre première liberté… alors même que nous peinons parfois à l’accorder aux autres… surtout s’ils ont faim, s’ils sont migrants ou réfugiés, et s’ils souhaitent s’installer pour longtemps chez nous…
    Que ferons-nous demain, dans nos jardins, nos maisons, nos écoles, nos villes, nos pays ??? Comment construirons-nous localement, individuellement et collectivement, l’avenir de l’humanité et de la vie sur la planète, si ce n’est en partageant nos territoires, nos ressources et nos rêves… et en les transmettant, conservés, transformés ou renouvelés…, aux générations futures des différents peuples du monde ?